La Guerre de Cent Ans en Creuse et dans la Marche : pillages, sièges et résistance

La Guerre de Cent Ans en Creuse et dans la Marche : pillages, sièges et résistance

· Guerre de Cent Ans

Sommaire

La Guerre de Cent Ans ne se résume pas aux grandes batailles rangées ni aux traités signés entre rois. Dans les territoires de la Marche et de la future Creuse, le conflit s’est installé comme une présence quotidienne, faite de passages de troupes, de pillages et de reconstructions fragiles. Entre 1337 et 1453, cette région frontalière entre le royaume de France et les possessions anglaises d’Aquitaine a subi des oscillations constantes entre contrôle royal, occupations temporaires et zones de non-droit tenues par des compagnies. La Marche, ancienne marche militaire carolingienne, conservait encore au XIVe siècle une fonction tampon que les deux camps ont cherché à instrumentaliser. Les châteaux perchés, les forêts épaisses et les vallées encaissées offraient des refuges mais aussi des pièges. Les populations locales, composées de paysans, d’artisans et de petits seigneurs, ont dû s’adapter à un rythme de vie rythmé par les alertes et les trêves. Les archives et les chroniques, bien que fragmentaires pour cette zone, montrent une succession de ravages, de levées d’impôts extraordinaires et de tentatives de reprise en main. Ce n’est qu’après 1453 que la région a pu amorcer une lente stabilisation, visible dans la reprise des foires et la reconstruction de quelques forteresses. Comprendre cet épisode local éclaire la manière dont une guerre européenne s’est incarnée dans un espace rural et montagneux, loin des centres de décision.

La Marche, frontière stratégique au début du conflit

L’incompréhension géographique de cette frontière entre domaines royaux et possessions anglo-aquitaines demande un détour préalable par le contexte historique de La Marche pour mesurer les enjeux du XIVᵉ siècle.

Au milieu du XIVe siècle, la Marche conserve une position charnière entre le Limousin, l’Auvergne et le Berry. Les comtes de la Marche, vassaux du roi de France, doivent gérer des fiefs dispersés et des alliances mouvantes avec les seigneurs voisins. Dès 1337, les premières tensions diplomatiques entre Philippe VI et Édouard III se traduisent localement par des préparatifs militaires. Les routes qui relient Guéret à Aubusson et à Bourganeuf deviennent des axes de surveillance. Les châtelains reçoivent des ordres de mise en défense et les milices villageoises sont convoquées pour des exercices sommaires. La frontière n’est pas une ligne continue mais un ensemble de postes et de gués contrôlés de manière intermittente. Les Anglais, installés en Guyenne, cherchent à étendre leur influence vers le nord en utilisant les routes de l’ouest. Les Français, de leur côté, renforcent les places fortes de Crozant et de Felletin pour interdire toute progression vers le Massif central. Cette situation crée un climat d’incertitude permanente. Les marchands hésitent à s’engager sur les chemins, les récoltes sont stockées dans des silos dissimulés et les seigneurs multiplient les contrats d’entraide. La Marche n’est pas encore le théâtre d’affrontements directs, mais elle sert déjà de zone tampon où chaque camp teste la loyauté des populations et la solidité des défenses.

Les premières incursions (1346-1360) : Crécy, Poitiers, conséquences locales

Les défaites françaises de Crécy en 1346 et de Poitiers en 1356 ont des répercussions immédiates en Marche. Après Poitiers, les captifs nobles doivent rassembler des rançons qui pèsent lourdement sur leurs domaines creusois. Les baillis royaux imposent des tailles supplémentaires pour contribuer au paiement. Des bandes anglaises et gasconnes profitent du désordre pour pousser des raids vers le nord. En 1358-1359, des incursions atteignent les environs d’Aubusson et de Bourganeuf. Les villages subissent des prélèvements forcés en grains et en bétail. Les registres paroissiaux, rares pour cette époque, mentionnent des abandons temporaires de cultures. Les seigneurs locaux, affaiblis, peinent à maintenir l’ordre. Certains choisissent de négocier des sauf-conduits avec les capitaines ennemis, d’autres tentent de renforcer leurs murailles avec des moyens limités. La trêve de 1360, qui reconnaît la souveraineté anglaise sur une large partie de l’Aquitaine, laisse la Marche dans une position exposée. Les routes vers le Limousin restent sous surveillance anglaise et les passages commerciaux se raréfient.

Pour identifier les principaux édifices ayant joué un rôle défensif à cette période, les châteaux forts du département creusois dresse un panorama indispensable.

Cavalerie mercenaire traversant un village creusois au XIVᵉ siècle

Les chevauchées du Prince Noir et leurs ravages

Entre 1355 et 1370, les chevauchées menées par le Prince Noir et ses lieutenants traversent régulièrement les marges de la Marche. Ces expéditions rapides, destinées à détruire les ressources économiques, touchent particulièrement les vallées de la Creuse et de la Gartempe. Les troupes, composées de chevaliers gascons et de fantassins anglais, se déplacent en colonnes étirées qui pillent les granges et les moulins. Les habitants des hameaux isolés n’ont souvent d’autre choix que de se réfugier dans les bois ou derrière les murs des châteaux les plus proches. Les chroniques rapportent des incendies de villages entiers et des enlèvements de bétail. Les seigneurs de la Marche tentent d’organiser des embuscades, mais les effectifs dont ils disposent restent insuffisants face à des compagnies entraînées. Après chaque passage, la reconstruction des chaumières et la remise en culture des champs prennent plusieurs saisons. Ces chevauchées contribuent à un appauvrissement progressif des campagnes et à un exode vers les bourgs fortifiés.

Les routiers : profil et méthodes de ces mercenaires démobilisés

Après les traités et les trêves, de nombreux soldats se retrouvent sans solde. Ils forment des compagnies de routiers qui écument les régions frontalières. En Creuse, ces groupes sont composés d’Anglais, de Gascons, de Bretons et parfois de Français démobilisés. Ils s’installent dans des places fortes abandonnées ou négocient des gîtes avec des seigneurs locaux contre protection. Leurs méthodes consistent en razzias régulières sur les villages, le prélèvement de « patis » et le commerce de sauf-conduits. Les populations doivent verser des sommes régulières pour éviter le pillage. Certains capitaines, comme ceux qui occupent temporairement des positions autour de Crozant, parviennent à s’enrichir suffisamment pour entretenir une petite cour. Les autorités royales tentent de les racheter ou de les employer dans de nouvelles expéditions, mais les résultats restent limités. La présence de ces compagnies entretient un climat d’insécurité qui décourage le retour des paysans sur leurs terres.

Comprendre la position géopolitique du territoire suppose de relire l’histoire de La Marche en tant que comté frontière.

Sièges marquants : Crozant, Felletin, résistance des châteaux d’altitude

L’archéologie défensive de cette époque éclaire ce que furent ces forteresses du XIVᵉ siècle, comme le rappelle le panorama des fortifications continûment renforcées dans d’autres régions françaises.

Les châteaux de Crozant et de Felletin jouent un rôle central dans la défense de la région. Perché sur un éperon rocheux, Crozant contrôle le confluent de la Creuse et de la Petite Creuse. Ses murs, renforcés au milieu du XIVe siècle, résistent à plusieurs tentatives d’assaut. Felletin, plus à l’est, protège les routes vers Aubusson. Les sièges qui les visent sont souvent brefs : les assaillants manquent d’artillerie lourde et les garnisons, bien approvisionnées, peuvent tenir plusieurs semaines. Les châteaux d’altitude, comme ceux de Châteauvert ou de Saint-Maixent, offrent des refuges supplémentaires aux populations environnantes. Leur accès difficile limite les attaques frontales et oblige les compagnies à se contenter de blocus. Ces places fortes deviennent des centres de commandement locaux où s’organisent les levées de troupes et le stockage des vivres. Leur résistance contribue à maintenir une présence française dans une zone autrement exposée.

Siège médiéval du château de Crozant pendant la Guerre de Cent Ans

La réponse de Du Guesclin et la reconquête (1364-1380)

Bertrand Du Guesclin, nommé connétable en 1370, modifie la stratégie française. Plutôt que d’affronter les chevauchées en rase campagne, il privilégie le harcèlement et la reconquête méthodique des places fortes. En Marche, ses lieutenants reprennent progressivement le contrôle de certaines positions tenues par les routiers. Les campagnes de 1372-1375 voient la reprise de plusieurs forteresses mineures autour de Guéret. Les compagnies royales, mieux encadrées, parviennent à négocier le départ de certains chefs routiers contre paiement. La tactique des « grandes journées » est abandonnée au profit d’une guerre de positions et de trêves locales. Ces succès restent fragiles : les Anglais conservent des bases en Limousin et les incursions sporadiques continuent jusqu’à la mort de Du Guesclin en 1380. La région bénéficie néanmoins d’un répit relatif qui permet une première reprise des cultures et des foires.

Cette mise sous tension du XIVe siècle prend tout son sens dans la frise complète de l’histoire médiévale creusoise.

La seconde phase du conflit (1415-1453) : déclin et reconstruction lente

Après la reprise des hostilités en 1415, la Marche connaît une nouvelle période d’instabilité. Les défaites françaises d’Azincourt et la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons affaiblissent encore la capacité de défense locale. Les Anglais progressent vers le nord et occupent temporairement des positions en Limousin. En Creuse, les châteaux sont à nouveau mis en état de défense, mais les moyens manquent. La reconquête menée par Charles VII à partir de 1429 se fait sentir progressivement. Les campagnes de 1440-1450 permettent de chasser les dernières compagnies anglaises des marges de la région. La bataille de Castillon en 1453 marque la fin effective du conflit. La reconstruction s’amorce alors : les villages abandonnés sont réoccupés, les moulins remis en service et les foires de Guéret et d’Aubusson retrouvent une certaine activité. Les seigneurs locaux, appauvris, doivent souvent composer avec une paysannerie réduite.

Bilan démographique et économique pour la Creuse

Les estimations disponibles suggèrent une diminution notable de la population entre 1340 et 1450. Les villages de la Marche perdent une part importante de leurs habitants, soit par mort directe, soit par fuite vers les villes ou les régions moins touchées. Les terres en friche se multiplient, particulièrement dans les zones les plus exposées aux chevauchées. L’élevage, moins vulnérable que les cultures, prend une place accrue dans l’économie locale. Les foires d’Aubusson et de Bourganeuf enregistrent une baisse durable des transactions jusqu’au milieu du XVe siècle. Les seigneuries voient leurs revenus fonciers s’effondrer, ce qui limite les investissements dans les fortifications et les bâtiments. La reprise après 1453 reste progressive : il faut plusieurs décennies pour que les surfaces cultivées retrouvent leur niveau antérieur. Ce bilan, comparable à celui d’autres territoires-frontières marqués par les conflits, illustre la lenteur de la reconstruction dans les régions rurales.

C’est paradoxalement dans la reconstruction qu’émerge un savoir-faire durable : Aubusson et la résilience de son artisanat textile en témoigne.

Conclusion : traces matérielles et mémoire historique aujourd’hui

Les vestiges des châteaux de Crozant et de Felletin, les toponymes évoquant des « camps » ou des « pillages », et les rares textes conservés constituent les principales traces matérielles de cette période en Creuse. Les recherches archéologiques menées sur certains sites ont mis au jour des niveaux de destruction correspondant aux XIVe et XVe siècles. La mémoire locale, transmise par les chroniques et les récits familiaux, a conservé le souvenir des routiers et des chevauchées. À l’image d’autres territoires-frontières marqués par les conflits, la mémoire des guerres françaises reste présente dans la toponymie et les traditions orales. Aujourd’hui, ces épisodes font l’objet d’études locales qui complètent l’histoire nationale sans la contredire. La Guerre de Cent Ans en Marche apparaît ainsi comme un révélateur des capacités d’adaptation d’une société rurale confrontée à une violence prolongée.

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Questions fréquentes

Pourquoi la Creuse a-t-elle été touchée par la Guerre de Cent Ans ?
La Creuse, à la frontière entre domaine royal français et possessions anglo-aquitaines, devient une zone de tension stratégique dès 1346, traversée par les chevauchées du Prince Noir et les bandes de routiers.
Quels châteaux creusois ont été assiégés ?
Les châteaux de Crozant, Felletin, Bourganeuf et Aubusson ont subi des sièges documentés. Le château de Crocq, par sa position d'altitude et ses tours massives, est resté un refuge tenu par les seigneurs locaux.
Qui étaient les routiers de la Guerre de Cent Ans ?
Les routiers étaient des soldats mercenaires démobilisés entre les campagnes officielles, qui ravageaient les campagnes pour subsister. Bertrand du Guesclin tentera de les détourner vers la Castille en 1366.
Combien de temps a duré la dévastation en Creuse ?
La Creuse subit des incursions de 1346 à 1453, mais la reconstruction effective ne commence qu'au début du XVIᵉ siècle. Certains villages détruits ne furent jamais réoccupés.
Quelles traces matérielles subsistent de cette période ?
On observe des fortifications renforcées entre 1380 et 1450 (tours d'angle, mâchicoulis), des chapelles votives commémorant des massacres, et des registres paroissiaux mentionnant la fuite des habitants vers les châteaux refuges.